Pourquoi mangeons-nous des cordons bleu?
Son appellation, en rappelant la plus grande distinction de l’aristocratie d’Ancien Régime, vous met à chaque fois dans l’embarras. Vous savez que ce n’est pas terrible, mais merde quoi, un cordon bleu, ça ne peut pas être foncièrement mauvais. Quand vous aurez appris qu’un poète du XVII définit l’Académie Française comme le "cordon bleu des beaux esprits", vous comprendrez la supercherie. On ne sait jamais vraiment pourquoi on achète des cordons bleu. Pour la forme, peut-être. Pas vraiment celle d’un steak hâché, rainuré et plus régulier. Le cordon bleu n’a pas non plus la finesse de l’escalope pânée ou scalopina alla milanese, servie avec un quart de citron. J’hésite à l’assimiler aux Frikadelles allemandes, mais alors aplaties par je ne sais quel sale coup du sort.
Pour la couleur ? Pourquoi pas, entre celle du poisson pâné et de la biscotte, le cordon bleu doit nous rappeler notre enfance, une enfance universelle où tout le monde déteste les épinards et trépigne pour des coquillettes au beurre.
Pour l’odeur ? Pas vraiment celle d’une frite mais presque. Même si elle n’entre pas dans sa composition, le cordon bleu a tout de la patate frite qu’on accompagne de mayonnaise ou pire, de Ketchup, sans la culpabilité de la friture anti-diététique.
Pour se nourrir, évidemment, mais surtout pas pour une occasion particulière. Le cordon bleu s’accommode aisément des soirées loupées, celles qui débutent trop tard pour qu’on ait le temps de prévoir autre chose. Et puis vous imaginez convier des amis à dîner en leur annonçant, "venez vers 20h, je ferai des cordons bleu* ". Il répond à une envie honteuse mais évidente de gras. De celles qu’on assouvit seul face à une assiette dans laquelle on aurait disposé un reste de midi réchauffé à la hâte. Des pâtes de préférence.
Ma synthèse semble logique. On achète des cordons bleu pour en avoir dans son congélateur.
Vite avalé, le misérable cordon bleu vous aura néanmoins suffi jusqu’à la fois prochaine, celle où vous n’aurez rien de plus alléchant à vous mettre sous la dent. Car c’est ça l’esprit cordon bleu. Un plat qu’on préfère manger seul, les soirs où l’on a les crocs alors que l’on n’a pas vraiment le choix du mieux. Un plat dont on ne saurait reprendre, les premières bouchées ayant parfaitement rassasié votre envie de cordon bleu.
Ma conclusion est toute trouvée. Le cordon bleu est à la gastronomie, ce que la masturbation solitaire est au plaisir sexuel. Un mal nécessaire.

* si vous évitez d’inviter un prof de français qui vous apprendra à accorder
cordon bleu au pluriel, votre soirée n’en sera que plus réussie
08/10/07 - 23:54
Vous m'avez donné faim ! :-p
"Le cordon bleu est à la gastronomie, ce que la masturbation solitaire est au plaisir sexuel."
Bien vu :-) Mais j'ai mangé d'excellents Kortonpleu dans un restau familial à Vienne, autrefois. La qualité de la chapelure est essentielle. Évidemment, si vous les bouffez surgelés ou en sachet ^^
Mais votre tante vous aime quand même.
Tante Fritzi (visiteur)